Quelle place pour l'énergie éolienne dans la transition énergétique ? Une analyse des enjeux d'innovation, de compétitivité et d'emploi

Quelle place pour l’énergie éolienne dans la transition énergétique ? Une analyse des enjeux de la filière industrielle de l’éolien en matière d’innovation, de compétitivité et d’emploi.

La transition énergétique est en route. L’éolien est appelé à y jouer un rôle important. C’est d’ores et déjà le cas dans des pays tels que le Danemark, l’Allemagne, l’Espagne. L’ambition éolienne se retrouve également dans les autres continents, comme aux Etats-Unis et en Chine, malgré les fluctuations dues aux circonstances économiques et technologiques. Si l’éolien terrestre reste très largement majoritaire, l’éolien maritime a pris son essor, en particulier en Grande-Bretagne et dans les pays nordiques.

Avec près de 7900 MW installés, la France se situe en 8ème position mondiale en termes de capacités installées.  L’énergie éolienne y représente 3% de la consommation nationale d’électricité. Sa part relative devrait augmenter dans les 15 années à venir pour  représenter un pourcentage allant de 10 à 15%  de la consommation électrique totale. La tendance actuelle est pourtant paradoxalement inverse, les capacités installées diminuant depuis 2011, en raison d’une double incertitude économique et juridique pesant lourdement sur les anticipations des investisseurs et des industriels.

Néanmoins, l’éolien est une industrie (au sens large) compétitive, puisque le coût de production, de l’ordre de 70 à 80 €/MWh pour l’éolien terrestre, est loin  d’être disproportionné par rapport à ceux des énergies fossiles ou du nucléaire (sachant que les arbitrages méthodologiques génèrent ipso facto une incertitude quant à l’estimation des coûts relatifs). Son prix ne souffre pas par nature des fluctuations du marché et des incertitudes qu’elles génèrent, et son coût carbone est nul ou très faible, quelle que soit la manière dont il est ou sera mesuré à l’avenir.  L’éolien terrestre dispose même d’un coût inférieur à celui du nucléaire nouvelle génération et pourra être abaissé de 10 à 20% dans le futur. L’éolien maritime, qui en est à un stade moins avancé, reste plus cher, de l’ordre de 150 à 200 €/MWh. Il est anticipé que ce chiffre puisse être abaissé à 120 euros. Quoi qu’il en soit, l’éolien ne prétend pas se substituer en France aux sources d’énergies existantes, mais apporter un complément d’énergie propre à des conditions économiques qui ne dénaturent pas la compétitivité-prix de l’électricité en France, tant pour les entreprises que pour les citoyens.

Pour faire face à cet accroissement tendanciel de la demande, au niveau européen et mondial, l’industrie européenne est particulièrement bien placée, en position de leader sur la scène internationale, dans un contexte où les activités industrielles sont largement réparties en Europe. Il apparaît ainsi un enjeu majeur de politique industrielle européenne, qui fait pendant à celui de la politique énergétique européenne.

Cette bonne compétitivité relative s’inscrit dans le cadre d’une chaîne de valeur européenne, qui dispose d’un réel potentiel d’optimisation en termes de supply chain et de logistique, de coûts et de services.  Cette chaîne de valeur est assurée par des pure players ou des filiales de grands groupes, concernant les donneurs d’ordre. La filière industrielle française compte à ce jour plus de 200 entreprises. On retrouve la présence de grands groupes au niveau du développement et de l’exploitation, ainsi que nombre de PME et d’experts de différents horizons. Il est essentiel de raisonner au niveau européen dans son ensemble, sachant que les coûts de transport et de stockage des éoliennes et de leurs composantes tendent à fixer les capacités de production à proximité des marchés. Par ailleurs, les modalités de développement et d’installation des fermes éoliennes favorisent l’emploi de proximité. De cela, résulte que l’emploi éolien dans un pays est largement fonction des capacités cumulées installées, 1 MW générant en moyenne 1 emploi direct en Europe. Le chiffre peut être moindre (0,8) et aller jusqu’à 1,5 – le Danemark, dont la puissante industrie est concentrée sur l’exportation, fait ici exception. La France se situe dans la fourchette haute, car le tissu industriel y est dense. Les gisements d’emploi n’en sont pas moins considérables, en raison du potentiel non encore exploité d’intégration de nouvelles entreprises dans la filière, de l’entrée dans le jeu de donneurs d’ordre français et du développement en cours de l’éolien offshore. 

Bien que l’éolien soit décrit comme une technologie « mûre », il recèle de multiples potentialités d’innovation. Il ne faut pas se focaliser ici, comme sur un plan général d’ailleurs, sur l’innovation de rupture, mais sur l’innovation incrémentale et globale. La R&D, importante au sein des donneurs d’ordre, se décline aux différents échelons de la filière et dans les différents pays d’implantation. Elle concerne tant les gains de productivité que l’électronique de puissance, pas tant la résistance des pâles que l’acoustique, la stabilité des fondations que les systèmes de maintenance. Cette conception holistique de l’innovation doit être privilégiée par l’ensemble des acteurs de la filière, les pouvoirs publics, les banques et financeurs en général.

Afin que l’éolien puisse assurer la mission qui lui est impartie, il lui faut sortir de l’injonction paradoxale qui bride son élan. Les conditions économiques d’achat de l’électricité doivent être stabilisées sous la forme de tarifs comprenant ou non des primes ex ante ou ex post. L’évolution des tarifs doit être corrélée aux gains de productivité à venir, complétés par des appels d’offre dans certains projets d’envergure nationale. Les délais administratifs de réalisation des projets doivent être, par ailleurs, raccourcis et simplifiés. Il s’agit sur le fond de lever les incertitudes et de dégager l’horizon de l’investissement de moyen et long terme, seule façon de générer de la part des entreprises, des investisseurs et des banques, des anticipations en cohérence avec les chiffres communément projetés.

Le développement de l’éolien, qui se prête à la décentralisation, se heurte à la tradition de centralisation française. En cela, il peut être à la pointe d’une mutation de fond, qu’a pu connaître dans un autre registre le secteur de l’informatique. Ce mouvement de décentralisation et de responsabilisation des acteurs locaux comme des citoyens, accompagne ainsi la mutation culturelle de la société française. Mais cela suppose une relation de confiance renforcée et structurée entre les acteurs économiques et les pouvoirs publics en matière d’innovation et d’emploi, qui doit être formalisée et faire l’objet d’un pacte unissant les acteurs et sujet à un suivi tout aussi formalisé. Plus généralement, l’éolien ne dispose pas encore de la reconnaissance institutionnelle qu’il peut légitimement revendiquer et qu’il doit maintenant acquérir à l’aune de l’ambition qu’on lui prête et des attentes que l’on manifeste à son endroit.

L’éolien est avant tout une source d’énergie, en cela appartenant à la catégorie des utilities. L’éolienne, comme objet technique, est pourtant l’héritière du moulin, à la vocation tout autant culturelle que fonctionnelle, qui doit s’inscrire aujourd’hui dans une perspective design à tous niveaux. Les discussions dichotomiques relatives à son esthétique n’ont pas lieu d’être et doivent laisser la place à une vision où les compétences en matière d’architecture, de paysagisme et de design doivent avoir toute leur place. Ce n’est pas tant le conservatisme paysager qui doit primer dans son aspect rigide, que le conservationnisme permettant notamment de veiller au fait que l’avifaune ne soit pas altérée, tandis que l’ichtyofaune peut directement bénéficier de l’éolien maritime. La mutation culturelle et design de l’éolien  en cours  s’étend à l’hydrolien ainsi qu’au petit éolien, ce qui se reflète dans les multiples initiatives entrepreneuriales et créatives en la matière, et concernera tôt ou tard l’habitat sur un plan plus  général.

Enfin, en tant qu’énergie intermittente, l’éolien est très concerné par  les réseaux et leur évolution. Ceci va bien au-delà des questions liées au raccordement, car ce qui est un problème marginal au sens économique du terme prend une autre dimension dès lors que l’éolien est appelé à se développer à une plus large échelle. Au-delà d’un relâchement des contraintes au point de raccordement des fermes éoliennes, rendu possible par des grid-codes, une amélioration du lissage de puissance, des systèmes de stockage, etc., il faut envisager une autre étape, qui est celle de la solution hybride, permettant d’interconnecter l’éolien (principalement offshore) avec le réseau alternatif par une liaison à courant continu. L’étape suivante, que nous recommandons de préparer dès aujourd’hui, consisterait à créer un nouveau réseau à courant continu accompagné de la mise en place des convertisseurs de puissance et de protections adéquates, en augmentant ainsi la capacité des infrastructures tout en minimisant les pertes. Il faudrait alors in fine se poser la question de la technologie des parcs éoliens du futur, dont les aérogénérateurs, i.e. les turbines, seraient interconnectés entre eux et avec le réseau en courant continu, les alternateurs restant naturellement de type à courant alternatif.

Ainsi l’éolien se trouve-t-il de facto à la pointe de la transformation technologique, économique, sociale et culturelle qui conditionne notre avenir énergétique comme notre mode de vie.

Auteurs: 
Pascal Morand; Julie Bastianutti
Date de publication: 
Mardi, 14 Mai, 2013