L’immatérialisme, clef de voute paradoxale de notre temps

Article écrit par Pascal MORAND, Directeur de l'Institut pour l'Innovation et la Compétitivité i7

Où réside la compétitivité d’aujourd’hui et de demain ? Dans l’innovation, assurément, mais pour autant qu’elle soit holistique ; dans la restauration des marges financières, certainement, mais avec quel  projet pour l’avenir? Dans la réindustrialisation ? Probablement, mais de quelle industrie parle-t-on ? Ce concept même est-il toujours d’actualité ?

Le fordisme jette ses derniers feux. La chaîne de valeur continue de se fragmenter de toutes parts. C’est le règne de l’ « économie de bazar » décrite et aussi critiquée par l’économiste allemand Hans-Werner Sinn voici quelques années[1]. Faut-il le déplorer ? Certes, seulement 15 % de la valeur ajoutée de la Porsche Cayenne est réalisé en Allemagne, parmi bien d’autres exemples, il n’en reste pas moins que cette nouvelle dé/restructuration industrielle  a contribué, en comprimant les coûts, à assurer le succès de l’industrie allemande.

Une floraison de qualificatifs accompagne la description de l’économie contemporaine : on dit d’elle selon les cas qu’elle est « de la connaissance », « du savoir », « cognitive », « intangible »,  « culturelle »,  etc. La relative pertinence de ces termes n’empêche pas qu’ils voilent une partie de la réalité et sont générateurs de mythes. Est-on bien certain que la connaissance et le savoir sont nécessairement des facteurs de progrès économique et social ? Que si l’on cherche beaucoup, on innovera d’autant ? Que le culturel, comme d’ailleurs le scientifique, ont un rôle d’entraînement propre à assurer un développement durable ?

Il est un autre mot utilisé et auquel je vais me référer, celui  d immatériel, qui me sied davantage. Différents auteurs y ont eu recours, parmi lesquels André Gorz, qui en  a fait le titre d’un bel ouvrage[2]. Aller un pas plus loin amène à évoquer l’immatérialisme. Ce terme n’est certes pas nouveau, Berkeley en finit abondamment usage et ce rappel, nous allons le voir, est loin d’être neutre.

L’immatérialisme est le sceau de notre temps et comporte deux facettes.  La première se rapporte à l’immatériel de la cognition et aux progrès inouïs amenés par le numérique, en ce qu’il permet un incomparable traitement de l’information. Et c’est bien la révolution technologique numérique qui a induit la vague contemporaine de mondialisation, faisant en sorte que la concurrence internationale fasse rage, non seulement entre les entreprises et les pays, mais au sein de l’entreprise elle-même, comme l’a souligné l’économiste Richard Baldwin[3]. Le mode de production et la supply chain sont ainsi sujets à un intense bouleversement, bien loin d’être achevé, et il en est de même pour la consommation et le retail[4]. Cette même révolution autorise également les plus grandes avancées scientifiques et technologiques, porteuses de progrès économique pour autant qu’elles se concrétisent par de réelles innovations, de mises en mouvement sur le marché.  Le designer Jean-Louis Fréchin fait référence à Shannon et à sa « théorie mathématique de la communication » pour en assoir  les fondements et il a raison[5]. Tout est affaire d’acquisition, production et communication d’information, à une cadence qui n’en finit pas de s’accélérer.

La seconde facette est celle de la perception et fait écho au registre de l’imaginaire et des sens, de la mode et du design, de la communication et du branding, de la culture et de la création. Point de réalité objective et d’accumulation de connaissances ici. On songe à Milan Kundera et à ce qu’il dit de la poésie, qui peut  énoncer une chose mais aussi son contraire avec la même vigueur et émotion. Il n’y a pas de réalité ni de vérité sous-jacente, hormis celle que les sens veulent bien lui accorder. Il s’agit bien d’usage, mais pas seulement, et en tout cas bien au-delà de sa  simple dimension fonctionnaliste. Est-ce par une recherche-développement plus massive qu’Apple a fait tant de tort à Nokia ?  Si contemporain qu’il soit, ce phénomène s’inscrit dans l’histoire, et sa compréhension dans celle de la pensée : la lecture de Berkeley est on ne peut plus d’actualité, au-delà de l’empirisme auquel il est généralement associé lorsqu’est décryptée sa définition de l’immatérialisme ; car si la réalité est un mythe, et si la matière n’existe pas en dehors de la perception qu’elle provoque, celle-ci est avant tout sensorielle.

On peut explorer à loisirs la réalité des innovations et réussites entrepreneuriales contemporaines, toujours se dégagera un usage aussi subtil que résolu de l’immatériel dans au moins l’une de ses deux composantes, et souvent simultanément.

Ajoutons un commentaire en référence à l’actualité. Nul doute que le rapport Gallois soit de qualité et fasse bien avancer les choses, mais il faut garder à l’esprit que l’industrie qu’il nous faut recréer ne ressemblera pas à celle d’antan. Le reshoring est plus que bienvenu, mais il prendra une forme nouvelle, dictée par le management et l’économie de l’immatériel. Il reste à déterminer à quelles conditions l’immatérialisme, qui ne comprend pas le même effet d’entraînement économique que le fordisme, pourra générer croissance durable et emplois, ce qui est un autre et fort vaste sujet. Faire reposer le monde sur la clef de voûte de l’immatériel est aussi incontournable que cela peut apparaître abstrait, c’est en cela que devant nos yeux se manifeste un paradoxe, qu’il nous faudra dépasser.

Il est à cet égard de la plus grande banalité de s’interroger sur la place de l’homme, mais ne pas le faire n’en est pas moins irresponsable. Le paradigme shannonien semble s’éloigner de l’humain, mais évoque cependant l’idée du savoir encyclopédique et nous rappelle en cela l’éducation voulue par Gargantua pour Pantagruel comme la conception rabelaisienne en général. Ce que l’imprimerie rendait possible, le numérique l’accroit au centuple, et tellement plus encore si l’on veut que les mots épousent réellement les faits. Face à l’afflux des connaissances, Montaigne, tout aussi conscient du déluge à venir que de ses dangers, répondit que c’était la manière dont les têtes étaient faites et non pas pleines qui d’abord importait. Ce défi, toujours d’actualité,  ne pourra être relevé à l’avenir que si la soif de cognition comme l’immatériel de la perception continuent d’avoir partie liée avec l’art de vivre et la culture dans son effet stabilisateur, avec le bon sens également. C'est à cette condition que l'immatérialisme, ossature invisible de la vie d’aujourd’hui et encore plus de celle de demain, pourra être considéré comme un humanisme, ne faisant alors qu’actualiser la voie intemporelle et complémentaire, elle aussi immatérielle,  tracée  par l’auteur du Quart livre et par celui des Essais.


[1] Hans-Werner Sinn, Die Basar-Ökonomie : Deutshland : Exportweltmeister oder Schlusslicht?, Ulstein Taschenbuchvlg, 2007.

[2] André Gorz, L’immatériel. Connaissance, valeur et capital, Galilée, 2003.

[3] Richard Baldwin, “Globalisation, the great unbundling(s)”, Chapter 1,  in Globalisation challenges for Europe, Secretariat of the Economic Council, Finnish Prime Minister’s Office, 2006.

[4] A titre d’illustration, l’internet représentait 12% du commerce de détail en Chine en 2010. Ce pourcentage est monté à  30% en 2012, et même à 60% pour ce qui concerne les ordinateurs, téléphones et produits électroniques.

[5] Jean-Louis Fréchin,  « Le temps réel informatique » in TiC 2013, les nouveaux temps réels ; Sociétés, entreprises, individus, comment les TiC changent notre rapport au temps, FYP Editions, 2012.  Claude Shannon, A mathematical theory of communcation, The Bell System Technical Journal, July, October 1948.